Incursion dans Non de nom de Line Nault, laboratoire vivant naviguant entre danse, performance et arts numériques.

La danse passe à l’écran, migration forcée pour les uns, souhaitée pour les autres, certainement accélérée par la pandémie. Le streaming d’un spectacle scénique n’est toutefois pas une panacée. D’autres projets plus essentiellement numériques, souvent nés en amont de la crise actuelle, inspirent. Dernier texte d’une série de trois.

En résidence en novembre 2020, puis à nouveau cet hiver, l’artiste interdisciplinaire Line Nault (SuperSuper, 2018) déploie dans la boîte noire de l’Agora (Espace bleu) Non de nom, création à mi-chemin entre le laboratoire de recherche et l’installation chorégraphique et numérique. Une expérience hautement technologique, mais surtout bien humaine, à vivre en salle à l’automne 2021.

6 caméras, 11 écrans

Car s’il y a beaucoup d’écrans, d’interactivité, de fin travail de programmation dans Non de nom, on n’est loin du freak-show technologique ostentatoire. Chez Line Nault, les dispositifs médiatiques et numériques servent d’abord une dramaturgie, un propos et une démarche assez conceptuels. Ils sont des outils, des supports et non une fin en soi.

Puisque le projet est déjà décrit et documenté par l’artiste et ses collaborateurs dans une série de carnets (https://artificiel.org/lab/carnet_ndn_1), nous rassemblons ici quelques impressions écrites, visuelles et audio d’une première visite, avec Line Nault, dans l’espace installatif encore en construction.

L’identité au quotidien

Non de nom invite le public à déambuler dans un dédale de chambres ou stations évoquant différents rapports à l’identité et à l’anonymat : L’escalier, Les fleurs, Le rideau/la craque et Non de nom. En temps de performance — car l’installation sera également accessible hors performance —, quatre interprètes (Audrey Bergeron, Tony Chong, Jessica Serli et Peter Trosztmer), viendront y accomplir une série de tâches liées au thème de chaque station.

Voir le shéma des 4 stations décrivant leur lien avec l’identité (PDF)

Un lounge/refuge complète l’étrange maisonnée. C’est le lieu neutre, visible au public seulement par caméra-écran interposés, où chaque interprète se retire pour tour à tour exposer et dissimuler une part plus intime de son identité. « Le refuge est lié à la notion d’identité de la vie quotidienne », précise Line Nault, qui décrit dans ce clip audio la « zone » du quotidien que chacun a choisie.

Galerie de mirroirs

Les écrans, caméras et autres dispositifs technologiques participent à l’architecture de chacune des stations. Quasi protagonistes de l’action, qu’ils captent en direct, rejouent en simultané, en différé ou qu’ils nourrissent d’autres trames préenregistrées, ces dispositifs deviennent des miroirs reflétant les multiples facettes de nos fuyantes identités humaines, des fenêtres ouvrant sur d’autres espaces, brouillant les temporalités. Présent et passé, ici et lointain, intime et extime, ressenti et perçu, vivant et médiatisé se superposent ou se font écho.

Toute la salle sert de terrain de jeu. Les stations découpent l’espace en un labyrinthe d’alcôves, dédale de petites galeries que le public découvre en déambulant librement. « C’est un territoire un peu miroitant, indique Line Nault. Tu as toujours une prise de vue sur un autre lieu dans l’installation, il n’y a pas d’ordre dans lequel voir les choses. »

Comme une quête

L’expérience tient du « vivarium technologique » (si bien nommé par l’équipe artistique), où l’on observe et croise des humains en quête de leur « soi » (et de leurs « non-soi » multiples), bien plus que de l’événement théâtral. Au fil des stations, les interprètes se révèlent à travers des actions simples pour les détourner parfois aussitôt grâce aux dispositifs technologiques interactifs.

C’est pourquoi l’artiste insiste à le décrire comme un lieu «non-théâtral» investit par des «non-personnages». L’œuvre met d’ailleurs à nu les outils et procédés technologiques qui la composent en éliminant l’habituelle frontière entre les espaces de conception (régie, coulisses, loge) et de représentation.

Écrans-dieu

Aux quatre interprètes se joint virtuellement car à distance, le compositeur Alexandre St-Onge. Entité omnisciente, il œuvre par caméra-écran interposés depuis son propre refuge dans la région de Québec. Il livre des performances visuelle et sonore qui accompagne celles du refuge, ou qui font carrément intrusion dans les actions des autres stations.

« Il représente un peu l’entité divine fantômatique qui vient interagir dans ce que font les interprètes, avec des objets choisis en fonction de chaque action performative, et que les performeurs n’ont jamais vus. Ça crée de beaux accidents. Et il peut agir dans les autres installations, rentrer dans les autres fenêtres [écrans]. C’est comme si dieu était devenu une télé, finalement… (rires) »

Cet humour absurde – ou douce ironie – teinte l’ensemble de l’œuvre et d’abord le titre, dont l’énigme se dissipe pour faire lumière :  en niant cela même par quoi on se définit – le nom – ce titre annonce l’œuvre et assume son impossible quête. Comme un jeu de « qui suis-je » auquel toute réponse se dérobe ou qui se fragmente en d’innombrables possibles !

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