Depuis 20 ans, elle donne corps et puissance à l’inclusion. Tétraplégique depuis l’âge de dix-sept ans, France Geoffroy a permis à la danse intégrée d’exister au Québec, notamment au sein de Corpuscule Danse. Extraits d’entretien.

 

Propos recueillis par Frédérique Doyon

 

Qu’est-ce que la danse intégrée aujourd’hui ?

La danse intégrée, c’est jumeler les personnes avec et sans handicap. C’est un style de danse encore incompris au Québec. On questionne beaucoup le mot «intégré». Le mot est apparu dans les années 80. On parlait alors d’intégration des personnes handicapées dans l’éducation, sur le marché du travail, dans les loisirs, d’accessibilité architecturale et des transports. Je me suis identifiée à cette danse dans ce contexte-là, alors qu’il n’y avait pas d’autre danse possible où j’aurais pu trouver ma place.

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Je suis fidèle à mes mentors britanniques – Adam Benjamin, Celeste Dandaker. Il y a les maîtres, puis ensuite, il y a ce que j’appelle les «ponts empathiques» : ce qui se passe dans les rencontres avec d’autres, qu’ils soient handicapés ou non.  Je veux perpétuer ça et aller chercher d’autres interprètes en situation de handicap et les amener dans le mouvement. Le critère pour devenir danseur professionnel chez Corpuscule Danse, c’est d’avoir un charisme : les gens que je mets en scène transcendent leur handicap. Le tabou est tellement grand autour du handicap au Québec que je n’ai pas d’autre choix.

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Où en est-on aujourd’hui? Le meilleur terme serait peut-être plus «danse inclusive». Au fond, que ce soit la danse inclusive, adaptée, contemporaine : tout ça embrasse ma pratique. Peu importe comment on appelle ça, c’est la mixité qui est super importante pour moi : catégoriser par groupe cible, regrouper des gens par diagnostic, c’est une forme de ségrégation, à moins que ce soit fait dans un rapport de danse-thérapie. Surtout quand j’enseigne aux enfants : il faut leur apprendre la différence. Qu’on soit handicapé ou non, c’est avec des humains d’abord qu’on travaille. L’approche intégrée sensibilise à la différence et transforme le langage et le regard des interprètes avec et sans handicap. Ça humanise toute démarche.

 

Suggestion de lecture :

http://www.quadriptyque.com/dou-vient-la-danse-integree/

Tu parles de Quadriptyque, projet multiforme qui réunit recherche et documentation, création et diffusion, comme d’un legs. Pourquoi ?

[Si Quadriptyque I-II-II réunit trois chorégraphies sur la scène de l’Agora, le projet va bien au-delà : voir la plateforme web quadriptyque.com]

 

On souhaite tous que notre contribution soit reconnue dans l’histoire. On parle beaucoup de danse intégrée en Europe, alors qu’ici, on en parle très peu. Alors j’avais envie d’écrire cette histoire-là à travers la voix de 4 auteurs, et d’entendre 4 chorégraphes parler du corps atypique.

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Sarah Ève [Grant, chorégraphe de Quadriptyque IV, présenté à la maison de la Culture du Plateau Mont-Royal] a eu un discours éclairant là-dessus dans une des entrevues du projet, et elle pleure à la fin de l’entretien. Avec Quadriptyque, je parle de cette émotion-là. Il y a une authenticité et une charge autour du handicap. Ça te questionne sur ta propre existence.

 

Suggestion de lecture : http://www.quadriptyque.com/texte-sarah-eve-grant-le-handicap-comme-un-tremplin/

 

C’est un legs d’ouvrir les processus de création. Sophie Michaud [collaboratrice fidèle de France pendant 18 ans] a écrit sur comment placer mon corps, mon focus, me rendre active sur scène. Il y a aussi un texte de Katya Montaignac [dramaturge et auteure] sur le malaise spectatoriel. En en parlant, ça démystifie. Si des étudiants m’appellent, je vais les diriger vers cette plateforme. Et je veux en faire un livre. Quadriptyque, c’est un récit à la fois professionnel et biographique d’une pionnière pour inspirer tous les créateurs d’oser regarder plus loin que le handicap, et pour inspirer aussi des personnes handicapées qui veulent danser.

France-Geoffroy et Benoit-Lachambre / © Mikael-Theimer

France-Geoffroy et Benoit-Lachambre / © Mikael Theimer

Dans Quadriptyque, tu touches aux approches somatiques avec Benoît Lachambre. Comment celles-ci ont-elles contribué à ta démarche ?

C’est par ces approches que j’ai commencé. Mes capacités physiques étaient restreintes. J’ai une perte de sensibilité qui vient avec mon état. Le voyage intérieur [que permettent les approches somatiques], prendre conscience de ma colonne vertébrale, de ma kinesphère réduite, tout ça m’aide à avoir présence forte sur scène.

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C’est beaucoup plus que de danser avec la tête et les bras… C’est une autre forme de virtuosité invisible. C’est prendre conscience de son axe vertébral, de ses capacités respiratoires… Parce que quand je suis en bascule, ou juste avant qu’un danseur me laisse seule, il faut que mon axe soit bien rétabli.

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Avec Benoît, on est parti dans des explorations de la gorge, des sons, de l’œsophage : c’est pas inconnu pour moi. Mais il m’amène dans complètement autre chose. C’est incroyable ce qui sort de moi. Il y a une part de mystère dans notre corps. Cette base-là me permet d’y aller.

 

Suggestion de lecture sur les frontières entre corps sensible et insensible

http://www.quadriptyque.com/texte-france-sentir-avec-les-yeux/

 

Après plus de 20 ans de pratique, qu’est-ce que ça fait de vieillir comme artiste de danse intégrée ?

 

Je suis tellement contente de ce parcours et de ce projet, et en plus, c’est un honneur de le faire à l’Agora… Je suis à la croisée des chemins : je sais qu’il faut que j’arrête de danser… (pause d’émotion) pour ne pas hypothéquer ma vieillesse. Je sens le poids de l’usure du temps sur mon corps.

 

Là, c’est important d’amener d’autres personnes handicapées où je me suis rendue.

J’ai découvert Maxime [D.-Pomerleau, danseuse de Quadriptyque], une femme radieuse que j’ai en piste et qui aujourd’hui, par son talent, éblouit d’autres créateurs. Ça fait chaud au cœur de voir que d’autres peuvent bénéficier de la voie que j’ai défrîchée.

 

Je danserais jusqu’à 60 ans si c’était juste de danser. C’est un bonheur total.

 

Suggestion de lecture :

http://www.quadriptyque.com/texte-labandon-total-dun-corps-paralyse/

 

Citations tirées de Quadriptyque.com

« La danse est dans le moindre geste » — Lucie Grégoire

« Le somatique a un potentiel d’autoguérison. C’est se mettre en lien actif avec Ça aligne le corps et l’esprit. » — Benoît Lachambre

QUADRIPTYQUE I-II-III est à l’affiche du 8 – 11* mai 2019 EN SAVOIR +
Le samedi 11 mai – 16 h est une représentation décontractée