Extraits d’un échange de courriels, janvier 2025

Bonjour Justine,

Contente de savoir que tu reviens à l’Agora de la danse. La vivacité de nos échanges, à chacune de tes visites à Montréal, me donne aussi envie de réactiver notre blogue, que j’alimente trop peu ces dernières années. Ta pratique de la danse ancrée dans la mémoire collective des communautés noires – et ton discours philosophique autour de ça – stimulent toujours ma curiosité.

Peux-tu me partager quelques inspirations de ton nouveau solo The Brutal Joy ? Y a-t-il un livre, un personnage ou une personne, un accessoire vestimentaire, un mot, un sentiment (cette « joie brutale » est particulièrement éloquente) ou un geste (mineur, peut-être ;)) qui ont particulièrement nourri cette oeuvre ? Une courte liste commentée serait déjà un fantastique départ pour entrer dans ton univers.

Merci !

Frédérique
Développement des publics
Agora de la danse

©️ Rachel Topham

Allo Frédérique!

 

Ravie d’avoir de tes nouvelles !

 

En termes simples, The Brutal Joy s’inspire de ma mère et de ma grand-mère, et de la façon dont la mode et le mouvement étaient des moyens d’activer l’autodétermination sous le « regard blanc ». En par mouvement, je pense plus spécifiquement aux formes de danses sociales et à leur capacité à permettre l’individualisation au sein d’une structure. Ma mère avait un sens du style assez audacieux et une profonde appréciation des beaux textiles, des silhouettes expressives, des textures et des couleurs. Je dirais qu’elle était une femme dandy noire.

D’une manière plus complexe, il parle de l’expérience vécue de la diaspora noire et de la nécessité de préserver et de donner force aux archives incarnées comme contre-archives – pour insister sur et construire un espace pour la présence individuelle, le sentiment et l’articulation de soi à partir de sa forme et de sa structure.

 

Cette citation de Dionne Brand :

Vivre dans la diaspora noire, c’est, je crois, vivre comme une fiction – la création d’un empire, mais aussi une auto-création. C’est être un être vivant à l’intérieur et à l’extérieur de soi-même. C’est appréhender le signe que quelqu’un fait, sans toutefois pouvoir y échapper, sauf dans les moments radieux de l’ordinaire fait art.Dionne Brand, A Map to the Door of No Return
[NDLR: le livre de Dionne Brand vient d’être publié en français chez Lux Éditeur.]

 

Cette citation de Saidiya Hartman :

La beauté n’est pas un luxe, c’est plutôt une manière de créer des possibilités dans l’espace de l’enfermement, un art radical de la survie, une volonté d’embrasser notre part terrible, une volonté de transfigurer le donné. C’est une volonté d’enjoliver le monde, de le parer, c’est une propension au baroque, c’est l’amour du trop, de l’excès.Saidiya Hartman, Vies rebelles : histoires intimes de filles noires en révolte, de radicales queer et de femmes dangereuses

Un sac comme un talisman

J’ai aussi été complètement inspirée par Ordinary Notes de Christina Sharpe.

Ma grand-mère m’a offert un petit sac à main en perles qu’elle utilisait pour aller danser au Bronzeville Ballroom, dans le South Side de Chicago, dans les années 40 et 50. Je le considère comme un talisman, un portail vers son corps dansant. Je peux vous en envoyer une photo si vous le souhaitez.

Justine A. Chambers et sa grand-mère

Il est également important de noter que, même si je danse en solo, je considère cette œuvre comme un trio avec Mauricio Pauly (son) et James Proudfoot (lumières). Bien que nous ayons une structure, l’œuvre est improvisée/co-créée en temps réel. Elle requiert la révélation de tous nos gestes/mouvements.

 

J’arrive à Montréal le soir du 16. Je serai au théâtre à 9 h pour l’installation. Une fois que tout sera en place dans la salle, je viendrai vous voir.

 

J’espère que 2025 se passe bien pour vous jusqu’à présent.

 

Salutations chaleureuses,

 

jac